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Les récipiendaires de prix Nobel sont des personnes créatives qui sortent des sentiers battus

Un article de Robert Root-Bernstein et de Michele Root-Bernstein de Michigan State University

Les experts recommandent souvent que pour maximiser ses chances de réussite, une personne devrait se spécialiser ou faire ses recherches dans un domaine en particulier. Pourtant, nos travaux récemment publiés révèlent que le succès des visionnaires passe par une approche plus large.

Nous avons examiné les carrières des lauréats du prix Nobel, qui comptent sans doute parmi les individus les plus innovants au monde. Nous avons constaté qu’ils sont particulièrement susceptibles d’être ce que nous appelons des « polymathes créatifs ». En d’autres termes, ils intègrent délibérément des expertises formelles et informelles provenant de disciplines très variées pour produire des idées et des pratiques nouvelles et utiles.

En fait, le témoignage de scientifiques primés qui ont été les élèves de lauréats précédents suggère que la polymathie créative est une compétence qui s’apprend. Nous nous sommes penchés sur certains d’entre eux dans nos livres « Discovering » et « Sparks of Genius ».

Nombre de ces lauréats décèlent des problèmes en abordant des sujets de manière nouvelle, ou les résolvent en transférant des compétences, des techniques et des matériaux d’un domaine à un autre. Ils utilisent souvent des outils conceptuels tels que les analogies, reconnaissance de formes, la cognition incarnée, l’interprétation de rôles et la modélisation. Dans un exemple notoire, Alexis Carrel a remporté son prix Nobel de médecine en 1912 en adaptant des techniques de dentelle et de broderie à la chirurgie de transplantation.

Un psychologue, inventeur et économiste

Herbert Simon a reçu le prix Nobel d’économie en 1978 pour « ses recherches avant-gardistes sur le processus de prise de décision au sein des organisations économiques ».

Il était professeur dans plusieurs départements de l’université Carnegie Mellon. Ses collègues le qualifiaient souvent d’ « esprit universel » en raison de son vaste éventail d’intérêts et de sa grande curiosité. Au cours de sa carrière, il a apporté des contributions majeures à la recherche en informatique, en intelligence artificielle, en psychologie et en philosophie, ainsi qu’en économie.

Outre ses travaux universitaires, Simon s’intéressait également au piano, à la composition musicale, au dessin, à la peinture et aux échecs.

Il faisait souvent référence à la stimulation intellectuelle, au plaisir émotionnel et aux nouvelles idées qu’il tirait de l’intégration de ses nombreux passe-temps dans son travail.

« Je peux rationaliser toute activité dans laquelle je m’engage comme étant simplement une autre forme de recherche sur la cognition », a-t-il déclaré dans son autobiographie de 1996. Il a ajouté : « Je peux toujours considérer mes passe-temps comme faisant partie de mes recherches. »

Une généticienne, illustratrice et auteure de livres de cuisine

Christiane Nüsslein-Volhard a réuni des compétences tout aussi diverses pour décrocher le prix Nobel de physiologie ou médecine en 1995, qui lui a été décerné pour ses « découvertes concernant le contrôle génétique du développement embryonnaire précoce ».

« Je suis très curieuse et j’aime comprendre les choses », a-t-elle déclaré lors d’une interview en 2003, « et pas seulement en sciences… ». J’ai aussi fait de la musique et j’ai étudié les langues et la littérature, entre autres. »

Cela inclut des incursions en tant qu’illustratrice, conceptrice de casse-têtes et auteure d’un livre de cuisine très populaire.

Quand elle était étudiante en sciences, Nüsslein-Volhard s’est montrée tout aussi ouverte d’esprit, passant par la physique, la physicochimie et la biochimie avant de choisir l’embryologie. Ses nombreux intérêts professionnels et personnels se sont avérés utiles pour imaginer de nouvelles questions et techniques, et pour produire des résultats inédits. Elle conseille aux chercheurs de faire preuve d’autant de souplesse et d’idiosyncrasie.

Dans une interview de 2017, elle a déclaré : « Vous devriez, dans la mesure du possible, éviter les sujets traditionnels et changer de domaine après votre doctorat afin de pouvoir développer un profil individuel et travailler sur un sujet original, que vous aurez vous-même choisi. »

L’importance de la polymathie créative

Ce que nous avons constaté, c’est que Carrel, Nüsslein-Volhard et Simon correspondent au profil type des lauréats du prix Nobel, mais pas du tout à celui de la plupart des professionnels. Dans le cadre de notre recherche sur la créativité au cours des 20 dernières années, nous avons rassemblé des informations sur le travail, les loisirs et les intérêts de 773 lauréats d’économie, littérature, paix, physique, chimie et physiologie ou médecine entre 1901 et 2008.

Notre constat est que la grande majorité de ces personnes reçoivent ou ont reçu une éducation formelle – et souvent aussi informelle – dans plus d’une discipline, qu’ils pratiquent de manière soutenue ou extensive et changent couramment de domaine. Plus important encore, nous avons découvert qu’ils ont intentionnellement recherché des liens utiles entre leurs diverses activités comme stratégie formelle pour stimuler la créativité.

Notre analyse révèle que les scientifiques qui remportent un prix Nobel sont environ neuf fois plus susceptibles de posséder une formation dans des métiers tels que le travail du bois et du métal ou les beaux-arts que le scientifique type.

Et contrairement à la plupart des experts en sciences sociales ou autres étudiants en sciences humaines, les lauréats du prix Nobel d’économie ont presque tous une formation en mathématiques, en physique ou en astronomie. Ceux du prix Nobel de littérature sont environ trois fois plus enclin à être des artistes et 20 fois plus à être des acteurs que les membres du grand public.

À la différence des professionnels types qui considèrent leurs loisirs comme non pertinents ou même nuisibles à leur travail, les lauréats du prix Nobel perçoivent leurs intérêts et leurs passe-temps variés comme d’importantes sources de stimulation.

Comme l’a dit le dramaturge et acteur Dario Fo, lauréat du prix Nobel de littérature en 1997, et également peintre, dans une interview : « Parfois, je dessine mes pièces de théâtre avant de les écrire, et d’autres fois, lorsque j’ai des difficultés avec une pièce, j’arrête d’écrire pour pouvoir illustrer l’action en images afin de résoudre le problème. »

Nous avons constaté que la plupart des lauréats du prix Nobel ont fait des déclarations équivalentes.

Favoriser la polymathie créative

Nous pensons qu’il est possible de favoriser l’interaction fructueuse d’intérêts très variés. Une étude a révélé que les gens qui ont une double spécialisation à l’université sont plus disposés à adopter des comportements créatifs ou à devenir des entrepreneurs que ceux qui ne se consacrent qu’à une seule matière.

Une autre étude a démontré que le fait d’avoir un passe-temps régulier et intellectuellement stimulant – comme la musique, le théâtre, les expositions d’art visuel, les échecs de compétition ou la programmation informatique – constitue un meilleur indicateur de réussite professionnelle dans n’importe quel domaine que les notes, les résultats aux tests normalisés ou le QI. De même, nos propres recherches ont montré que les scientifiques de carrière se consacrant à des loisirs manuels réguliers sont nettement plus susceptibles de déposer des brevets et de créer de nouvelles entreprises que les autres.

Selon nous, un monde de plus en plus complexe et varié a besoin non seulement d’experts spécialisés, mais aussi de généralistes créatifs, c’est-à-dire les polymathes qui se spécialisent dans la diversité et l’intégration, et qui poussent les connaissances au-delà de ce que les gens croient déjà possible.

Un article de Robert Root-Bernstein, professeur de physiologie, et de Michele Root-Bernstein, professeurs adjointe en théâtre à Michigan State University

 

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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